La révolution de Cracovie de 1846 et les conceptions sociales et politiques polonaises dans les années 1831—1846
Journal cover Czasopismo Prawno-Historyczne, volume 9, no. 1, year 1957
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Keywords

insurrection de Cracovie
question agraire
Société Démocratique Polonaise
émancipation des paysans
Gouvernement National

How to Cite

Bartel, W. M. (1957). La révolution de Cracovie de 1846 et les conceptions sociales et politiques polonaises dans les années 1831—1846. Czasopismo Prawno-Historyczne, 9(1), 131–226. https://doi.org/10.14746/cph.1957.9.1.06

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Abstract

La chute de l’insurrection de Novembre dans le Royaume du Congrès en 1831 rendit, entre d’autres, deux faits évidents comme: 1) celui de la crise, toujours plus grave de l’économie agricole basée sur la réserve seigneuriale et les corvées, ainsi que 2) celui de la nécessité de trouver, en rapport avec cette crise, une solution à la question agraire.

Cette dernière question se trouva bientôt au centre des discussions durant les années 1831—46 — aussi bien dans les rangs de la Grande Emigration (principalement en France et en Angleterre) que parmi les conspirateurs dans le pays. En cherchant les raisons de la défaite subie par l'insurrection, les conservateurs les apercevaient dans les opérations militaires menées d’une manière défectuense, dans la discorde au sein de la société, ainsi que dans les combinaisons diplomatiques n’ayant apporté que des déceptions. Les progressistes par contre, voyaient la source du mai dans la politique interieux retrograde des éléments dirigeants bénéficiant dans le Royaume de Pologne de l’appui des propriétaires fonciers. Selon l’opinion de la fraction progressiste du parti de l’indépendance, il importait d’améliorer la situation juridique et économique des paysans, afin qu’ils se sentissent citoyens du pays, appelés, à l’égal des nobles, à défendre la patrie. En généralisant leurs conclusions, les partisans du progrès estimaient que la question des réformes essentielles constituera la condition du succès de la future guerre pour l’indépendance. Les milieux conservateurs favorables au mouvement de la résistance dans le pays, ainsi que les conservateurs groupés autour du prince Adam Czartoryski — et que l’on nommait, d après la demeure parisienne du prince „camp de l’Hôtel Lambert” — déclaraient que des changements dans les rapports agraires pourraient être admis pour autant qu’ils contribuereient à rendre plus intensive l’agriculture, et qu’ils — ce qui était essentiel — ne porteraient pas atteinte au rôle social dominant des propriétaires fonciers. Le processus relatif à ces changements devait représenter, selon leur opinion, un processus d’évolution, et devait être inauguré seulement après l'obtention de l’indépendance. Les conservateurs du pays ainsi que ceux de l’émigration condamnaient, plus ou moins, les mots d’ordre avancés par l’aile démocratique du camp patriotique, qui demandait que fût aboli sur le territoire polonais le régime féodal aussitôt qu’éclatera l’insurrection. Ce groupe exigeait, notamment, l’égalité devant le droit, la suppression absolue des privilèges de classe, et ce qui est le plus important — la concession aux paysans de la propriété de la terre qu’ils cultivaient sans l’indemnisation des seigneurs, ainsi que l’abolition de toutes les redevances féodales. Le programme relaté ci-dessus trouva 1 expression la plus complète dans le Manifeste de la Société Démocratique Polonaise, publié en France en 1836. Des revendications analogues, quoique individuelles, étaient formulées dans le pays (p. ex. par Henri Kamieński). Cependant, ces revendications ne reçurent pas l’appui du camp démocrate entier. Elles furent l’objet d’une critique passionnée de la part de I'or- ganisation des émigrés Lud Polski, fondée en 1835. Dans le pays, Edouard Dembowski, jeune révolutionnaire et conspirateur de talent, reconnaissait les valeurs progressistes du programme de la Société Démocratique Polonaise, en lui reprochant toutefois sa portée limitée. Quelles étaient donc les objections de la critique venant „de gauche”?

Cette critique — qui avait en vue les intérêts de la plèbe urbaine, et surtout de la population sans terre, constituant alors en Pologne un pourcentage élevé des habitants de la campagne — indiquait que la concession de la propriété de la terre uniquement aux paysans qui en étaient déjà possesseurs, n’améliorera en rien la condition des pauvres. Les radicaux, en attaquant le programme de la Société D. P. lançaient le mot d’ordre de l’abolition de la propriété privée, pour faire face ainsi aux besoins de toute la société. Ils démontraient que l’égalité en droit constituera une -fiction aussi longtemps qu’existera l’inégalité économique parmi les hommes. Cette conception — utopique dans les conditions d’alors — visait en réalité la grande propriété (surtout foncière), dont on voulait faire usage au profit de la population non possesionnée, moyennant une „socialisation” sui generis.

En dehors des questions se rattachant aux problèmes sociaux et économiques, les patriotes consacraient aussi leur attention aux questions juridiques et politiques. On discutait la forme du régime politique que devait adopter la Pologne après le déclenchement de l’insurrection. Aussi bien les conservateurs que les démocrates, qui tenaient compte de caractère transitoire de la période insurrectionnelle, n’entendaient guère imposer au pays des formes stables de gouvernement. Néanmoins, les partisans de ,,1’Hôtel Lambert” dans le pays et parmi les émigrés se prononçaient pour la monarchie. Le prince Czartoryski annonçait même dans un de ses mémoires, qu’il se mettrait à la tête de l’insurrection comme „régent du royaume”. — Les démocrates étaient pour la république, en estimant que le gouvernement insurrectionnel provisoire devait inculquer au citoyens la conviction que l’idée du progrès social ne pouvait être réalisée que sous le régime républicain.

En ce qui concerne le territoire de la Pologne future on admettait d’accord la conception des frontières de l'ancienne République de 1772.

Les discussions et contestations théoriques trouvèrent leur reflet dans les divergences d’opinion sur l’activité conspiratrice dans le pays. Les deux problèmes essentiels, auxquels on proposait des solutions différentes, étaient: la préparation de l’insurrection et la date de son déclenchement. Les préparatifs à la lutte ne consistaient pas uniquement à rassembler des vivres, des armes etc. Il était également important de remonter le moral de la société la guerre d’indépendance en vue de qui s’approchait. C’est en rapport avec cela que se manifestèrent de sérieuses divergences de vue. En effet, les conservateurs entendaient confier la direction de l’insurrection aux propriétaires fonciers. Les démocrates voyaient les forces motrices de la future insurrection dans la paysannerie, en se distinguant, toutefois, sensiblement entre eux quant à l’extension de la propagande relative aux changements revendiqués. Ainsi les modérés voulaient limiter celle-ci exclusivement aux couches „éclairées”, tandis que les radicaux exigaient une action directe parmi les paysans. En ce qui concerne le terme envisagé pour le déclenchement de l’insurrection — la droite du camp démocrate soulignait la nécessité des travaux préparatoires de longue haleine, et ne voulait pas se presser à fixer ce terme. La gauche, par contre, poussait à la lutte. Finalement, c’est la thèse de la droite qui prévalut dans la question de la propagande en causant un tort évident à l’ensemble du mouvement. Le fait que la paysannerie n’avait pas été préparée fut par la suite singulièrement préjudiciable dans le partage autrichien. Cependant, on s’était mis d’accord en même temps avec les radicaux pour accélérer l’insurrection.

En janvier 1846 fut créé le Gouvernement National, et la date de l’insurrection fut fixée pour la nuit du 21 au 22 février 1846. Cracovie devait devenir la résidence du Gouvernement. Cette décision était motivée par les conditions favorables pour

les travaux de conspiration qu’offrait la Ville Libre de Cracovie. Celle-ci repré- sentait l’unique portion du territoire polonais, théoriquement neutre et non occupée par les troupes des puissances copartageantes.

Les arrestations perpétrées par les autorités prussiennes parmi les dirigeantes de la conspiration à Poznań causèrent la consternation à Cracovie. Cependant, les membres du Gouvernement National, en train de se former, décidèrent de déclancher l’insurrection au terme prévu. Mais lorsque, le 22 février ,l’insurrection fut proclamée à Cracovie — à peine dans plusiers endroits eurent lieu des soulevèments à main armée, liquidés sur le champ par les troupes d’occupation. Les paysans, auxquels s’adressait en premier lieu le Manifeste à la Nation Polonaise, ne s’empressèrent guère à participer à la lutte pour l'indépendance. La situation était particulièrement catastrophique dans le partage autrichien. Une révolte paysanne antiféodale y éclata, qui n’accéda point à l’action de l’organisation insurrectionnelle sur ce terrain. La négligence de la propagande à la campagne s’était vengée cruellement; et d'autre part l'attitude des autorités autrichiennes, provoquant les instincts les plus vils parmi les paysans, avait aussi joué son cròie.

Malgré un certain isolement accompagnant l'insurrection dans la Ville Libre de Cracovie, on n'abandonnait point la lutte. Toutefois, on n'y vit apparaître les germes d’une République de Pologne indépendante que pendant 10 jours à peine. Le 3 mars vint le jour de la capitulation. Les terrains auxquels s'étendait l'insurrection furent occupés par les troupes russes, autrichiennes et prussiennes.

L’insurrektion de Cracovie de 1846 n’avait pu — vu sa faiblesse — constituer une menace pour les puissances spoliatrices. Cependant, cet épisode, de courte durée, joua un rôle politique et moral assez sérieux. Il témoignait en effet, malgré l’échec subi, de la tendance inextinguible des Polonais à recouvrer leur indépendance. D’autre part, il attirait l’attention sur son programme social et politique, formulé en premier lieu dans le Manifeste du 22 février 1846, dans la Loi Révolutionnaire, ainsi que dans nombre d’autres actes. Les changements qu’on préconisait dans la question agraire ne manquaient pas également de susciter l’intérêt. On avait proclamé l’abolition de toutes les charges féodales en accordant aux paysans — sans dédommagement — la propriété des terres qu’ils possédaient La question de nantir de terres la plèbe rurale — qui pour le moment n’avait pas été résolue — fut réglée partiellement lors de l’arrivée d’Edouard Dembowski à Cracovie. On avait décidé que cette catégorie de paysans obtiendrait après la guerre des terres provenant des domaines nationaux, devant être constitués des propriétés confisquées aux spoliateurs. L’insurrection de Cracovie représentait une tentative de réalisation des conceptions polonaises de changements sociaux, avancées au cours des années 1831—1846. A l’instar de ce qui s était passé durant cette période — pendant les événements de Cracovie aussi s’étaient affrontées les opinions des conservateurs et des démocrates sur l’étendue et les méthodes d’introduction des réformes sociales. Dans le camp démocrate on voyait lutter pour la primauté — avec des chances qui variaient — les opinions de l’aile modérée, représentée par le chef du gouvernement, le dictateur Tyssowski, contre celles des radicaux, parmi-lesquels le rôle principal échouait à Dembowski. La politique économique et sociale, des autorités insurrectionnelles constituait le résultante de ces courants et camps, en train de s’affronter. Nombre de dispositions prises attiraient l’attention par le courage des mots d’ordre proclamés. Il importe de citer p. ex. la tentative d’introduire la liberté de conscience et de religion,teintée de tolérance, le projet d’organiser l’assistance sociale, et enfin la promesse de créer des ateliers nationaux pour l’artisanat privé de ressources.

De même dans le domaine des institutions, la tentative d’une organisation particulière de l’appareil d’Etat paraît intéressante. Malgré l’opposition e ties attentats des conservateurs, le gouvernail du pouvoir demeurait dans les mains des démocrates. La justice était divisée en juridiction générale (civile et pénale) et en juridiction révolutionnaire, celle-ci étant compétente exclusivement pour juger les infractions menaçant l’ordre nouveau, introduit pendant l’insurrection. A la tête de ces infractions figure p. ex. l’exigence — en dépit du droit — de corvées abolies, qui était passible de peine capitale. Seulement une fois le tribunal révolutionnaire fut convoqué pour juger les conservateurs ayant organisé un coup d’Etat et ayant réussi à s’emparer du pouvoir à Cracovie pendant quelques heures à peine. L’organisation des forces armées constituait un problème important. Vu le manque (presque absolu) de militaires de profession, ainsi que d’armes et de matériel appropriés les insurgés durent faire face à beaucoup de difficultés. Malgré cela ils pouvaient se louer de certains succès dans ce domaine.

L’insurrection échoua, tandis que les autorités des puissances copartageantes commecèrent à user de représailles envers les personnes ayant lutté pour l’indépendance. Elle nous laissa cependant — et nous devons le recvnnaître — des idées de progrès social, proclamées dans le manifeste de Cracovie du 22 février 1846. Ces idées ainsi que la crainte d’une reprise de la révolution agraire à l’exemple de

celle de Galicie, obligèrent les Etats spoliateurs (la Russie et l’Autriche) à faire des concessions, d’ailleurs partielles, dans la question paysanne. Elles influèrent aussi très sérieusement sur la formation de l’opinion publique polonaise dans le pays et

à l’étranger. C’est à elle également qu’on se référait en Pologne, deux ans plus tard.

https://doi.org/10.14746/cph.1957.9.1.06
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