Des idées politiques et sociales d' André Frycz-Modrzewski (Pour le 400e anniversaire de „De Republica Emendanda”)
Journal cover Czasopismo Prawno-Historyczne, volume 4, year 1952
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Keywords

Andrzej Frycz Modrzewski
De Republica Emendanda
pensée politique
humanisme polonais
réforme de l’État
réforme du droit

How to Cite

Voisé, W. (1952). Des idées politiques et sociales d’ André Frycz-Modrzewski (Pour le 400e anniversaire de „De Republica Emendanda”). Czasopismo Prawno-Historyczne, 4, 1–36. https://doi.org/10.14746/cph.1952.02

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Abstract

Dans la première partie de l’article l’auteur fait connaître ce que la litté­rature polonaise possède dans le domaine des doctrines politiques, et en donne une appréciation critique; il attire en particulier l’attention sur la défectuosité et la stérilité de la méthode, appliquée souvent jusqu’à présent, et tendant, en premier lieu, à la recherche dans l’oeuvre de Frycz des influences et filiations entre ses idées et celles des grands philosophes (de l’antiquité surtout). L’auteur voit l’essence du problème dans la question de savoir, si, et dans quelle mesure, les conceptions de Frycz — adaptées aux conditions existant en Po­logne, et développées avec un esprit créateur liant les idées locales aux ten­dances philosophiques générales de l’époque — avaient pu devenir un stimu­lant pour la formation d’un courant d’opinion, apte à fournir des prémisses à des changements sur la voie du progrès.

Le chapitre suivant est consacré à l’analyse des conditions historiques: l’auteur examine successivement la situation économique, sociale et culturelle en Pologne au milieu du XVIe siècle. Voici leurs traits principaux: l’économie basée sur le cens disparaît peu à peu, cédant la place au régime des corvées dans les domaines seigneuriaux, ce qui entraîne une exploitation plus mar­quée des paysans par les nobles, s’enrichissant à présent non seulement aux dépens de ceux-là, mais aussi aux dépens des bourgeois. Dans les villes croissent les antagonismes (patriciat — plèbe, maîtres artisans — com­pagnons) approfondis par la Réforme, tandis que les bourgeois prennent une attitude de défense vis-à-vis de la noblesse. Nous apercevons en même temps en Pologne les premiers indices de l’accumulation primitive des capitaux; cette tendance néanmoins disparaît déjà vers la fin du XVI-e siècle, lorsque la production agricole accrue ruine le marché intérieur, tandis que les magnats se mettent à la tête de la vie politique. Au milieu du XVI-e siècle, le groupe le plus important est constitué par la noblesse moyenne, dont les idéo­logues composent un programme considéré comme progressiste pour cette épo­que. Frycz les surpasse, vu que ses projets de réformes embrassent un domaine beaucoup plus vaste et possèdent une supériorité incontestable. L’an 1543 re­présente un tournant dans le développement de la culture nobiliaire de la Ré-publique. Paraissent notamment: „Krótka rozprawa“ („Une courte disserta­tion)“ de Rej, „De bello Turcico“ d’Orzechowski, „De Revolutionibus“ de Co-pernic, ainsi que deux ouvrages de Frycz: „Lascius sive de poena homicidii“ (où il aborde la question de l’inégalité des peines pour le meurtre d’un noble et celui d’un paysan) et „Oratio Philaletis Peripatetici“, imprimée deux ans plus tard (où il défend les bourgeois contre la loi leur interdisant la possession de propriétés foncières).

Quoique ces deux ouvrages représentent le fruit de l’activité de Frycz comme publiciste, néanmoins ils inaugurent ses travaux de grand écrivain po­litique, grâce au fait qu’il réussit à donner à ses considérations (poursuivant surtout un but pratique: l’amélioration des institutions) un aspect théorique. Or, le troisième chapitre de l’article examine précisément les principes théo­riques des ouvrages de Frycz, tandis que les chapitres suivants ont trait à son activité d’écrivain en tant que défenseur des paysans et des bourgeois. Le cin­quième chapitre est consacré au problème de son attitude à l’égard des idées politiques polonaises au XVI-e siècle. A côté de la théorie „de la liberté do­rée“, exprimant les aspirations de la noblesse, existait alors une théorie roya­liste (quoique empreinte aussi d’une certaine méfiance à l’égard du monarque) et possédant surtout un aspect social — égalité, pacifisme, humanité du droit pénal, — théorie des écrivains ariens. Des éléments de chacune de ces théo­ries peuvent être trouvés dans l’oeuvre de Frycz. Tout en se prononçant pour la souveraineté du droit dans l’Etat, Frycz cependant ne le conçoit guère comme expression de la volonté de la seule classe dirigeante (la noblesse), et tend à le réformer radicalement, dans l’esprit du progrès.

Au sixième chapitre, l’auteur s’occupe du problème de la réforme du droit, telle que la projette Frycz, c.-à-d. de la création d’une codification homogène, de l’organisation des autorités judiciaires et de la fondation du trésor de l’Etat basé sur l’impot fixe (dont les paysans seraient exonérés). Frycz voulait que la codification des lois fût liée à leur amélioration; comme modèle devait ser­vir le droit romain, ce qui aurait permis de développer en Pologne, d’une façon décisive, la notion de la propriété privée, cette notion répondant aux besoins de la formation primitive des capitaux.

L’auteur consacre le septième chapitre aux principes fondamentaux de l’éthique de Frycz, en particulier à sa tendance à surmonter le dualisme éthique — profondément enraciné — de la noblesse à l’égard des couches so­ciales que celle-ci considérait comme inférieures.

Le dernier des chapitres, le huitième, constitue une tentative de la fixation du critérium pour l’appréciation de l’ensemble des idées de Frycz. Malgré qu’il soit malaisé de reconnaître l’influence directe des opinions de Frycz dans le journal de la Diète et dans les brochures politiques, néanmoins, grâce à ses puissants protecteurs, nombreuses étaient les affaires débattues à la Diète, qu’il avait précisément traitées dans son ouvrage „De Republica Emendanda“. Et quoique les décisions de la Diète abolissent le radicalisme social de ses pro­jets, et d’autre part la lutte pour l’égalité pénale des paysans et des nobles, se termine par un échec, néanmoins cet ouvrage est l’un des plus remarquables de l’époque. Comme mesure de l’appréciation des idées de Frycz peut nous servir le nombre des traductions en langues étrangères de son oeuvre princi­pale, ses éditions latines (Cracovie 1551, Bâle 1554 et 1559), ainsi que le fait que la seconde édition de la traduction polonaise parut en 1770, c.-à-d. lors de la lutte de „l’Eclaircissement“ polonais contre l’oligarchie des magnats. Le critérium principal, permettant d’apprécier les conceptions de Frycz, est l’image que lui-même se faisait de l’Etat polonais — concret et existant dans la réa-lité, — qu’il désirait réformer radicalement. Il faut mettre au premier plan de cette image: l’amélioration des habitudes de la classe dominante, la protec-tion des paysans due à un droit pénal humain, le développement du commerce et de l’industrie, la productivité du travail et l’épargne, la réforme et la co­dification des lois, le roi considéré comme représentant d’un Etat composé de plusieurs ordres et comme facteur d’équilibre entre leurs influences, l’extir­pation de la fainéantise, l’assistance aux vieillards et aux malades, ainsi que la réforme de l’Eglise et du trésor. Voilà le tableau des modifications qui de­vaient être apportées à l’ensemble des institutions sociales et politiques.

Alors qu’en Pologne les idées de Frycz étaient combattues par Stanislas Orzechowski, écrivain conservateur, — à l’étranger son principal antagoniste était Jean Bodin, partisan de l’absolutisme, qui écrivait, entre autres, que Frycz, en demandant les mêmes pénalités pour les puissants et pour les pau­vres, „nihil absurdius scribi potuit“.

D’autre part, un critérium de plus pour l’estimation des idées de Frycz nous est fourni par le fait que celui-ci jouissait d’une considération toute par­ticulière auprès des écrivains et humanistes européens — contemporains et postérieurs, — avec Mélanchton, Giustiniano et Grotius en tête. Par l’inter­médiaire des ariens („frères polonais“) ses concepts exercèrent une influence sur les idées de Milton et de Locke, qui à leur tour eurent une grande influ­ence sur les encyclopédistes français.

Ainsi „De Republica Emendanda“, constituant l’expression des conceptions antiféodales, représentant des idées favorables à la lutte des paysans et aux intérêts de la bourgeoisie — qui voyait dans son auteur le porte-parole des tendances s’étant manifestées en Pologne avec l’apparition des indices de l’ac­cumulation des capitaux, — sera toujours un monument remarquable de la lutte pour la justice sociale, et Frycz Modrzewski, lui-même, restera à jamais l’un des écrivains polonais progressistes, les plus illustres.

https://doi.org/10.14746/cph.1952.02
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