De l’origine et de la position sociale des juristes romains
Journal cover Czasopismo Prawno-Historyczne, volume 7, no. 1, year 1955
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Keywords

jurisprudence romaine
juristes romains
histoire sociale du droit
science juridique romaine
origine sociale des jurisconsultes
ordre sénatorial
ordre équestre

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Kolańczyk, K. (1955). De l’origine et de la position sociale des juristes romains. Czasopismo Prawno-Historyczne, 7(1), 227–284. https://doi.org/10.14746/cph.1955.1.10

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Abstract

O pochodzeniu i stanowisku społecznym prawników rzymskich

Na marginesie książki: Wolfgang Kunkel, Herkunft und soziale Stellung der römischen Juristen (Forschungen zum römischen Recht, herausgegeben von Max Kaser, Hans Kreller und Wolfgang Kunkel, 4. Abhandlung), Weimar 1952, s. XI+ 405).

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De l’origine et de la position sociale des juristes romains

Remarques sur le livre de Wolfgang Kunkel: Herkunft und soziale Stellung der römischen Juristen, Weimar 1952.

I. Le rôle des savants juristes dans le développement du droit romain est tout-à-fait exceptionnel. Ces juristes ont témoigné non seulement de la connaissance du droit positif, mais ont contribué aussi à sa création dans une mesure qui n’est rencontrée nulle part ailleurs et à aucune autre époque. Comme vestige de leur acti­vité, ils nous ont laissé leurs oeuvres, qui nous imposent tant par leur volume que par leur haute valeur. Le mérite historique des juristes romains se résume dans le fait, que ce sont eux, les premiers, qui ont créé la science du droit, en tant que produit le plus original et le plus riche de la culture romaine, et en tant que base d’influence ultérieure sur la civilisation (pp. 228—232).

II. En considérant cette „oeuvre gigantesque“ (Arangio-Ruiz), il sied de se demander quel a été son créateur. Que représentaient-ils ces maîtres de renom, qui ont laissé parfois une succession de plusieurs centaines de livres, de leur brillante production juridique? Quelle était leur origine, leur chemin au savoir, dans quel milieu vivaient-ils et quelles étaient les idées qu’ils représentaient? Ce sont là des questions bien naturelles, et cependant il faut constater avec étonnement, qu’autant que les ouvrages des juristes romains étaient devenus, l’objet d’études inlassables de la part des générations de juristes de presque tout l'univers, autant les auteurs de ces ouvrages étaient demeurés longtemps dans une ombre profonde. „L’école historique“, elle même, ne leur accordait pas beaucoup d’attention au commencement.

A partir de la fin du XIXe siècle, on observe une plus grande activité dans les recherches sur l’histoire de la jurisprudence romaine, mais au début on prête moins d’attention aux personnes mêmes des juristes qu’à la chronologie et à la forme de leurs ouvrages. La tentative d’une histoire détaillée de la jurisprudence romaine --compte tenu aussi de la personnalité de ses auteurs —, assumé en 1888 par Jӧrs. n’a même pas embrassé toute la période républicaine. Berger, lui non plus, n’a pu présenter, en 1917, qu’une esquisse de ce problème. C’est ainsi qu’au début du XXe siècle, on pouvait apprendre, uniquement d’une manière générale — en se ser­vant des ouvrages de Jӧrs et de Berger, ainsi que des données dispersées dans la littérature sur le droit romain — que les juristes romains étaient pour la plupart d’origine aristocratique, et que leur position dans la société romaine était en général très élevée (pp. 232—235).

III. Or, ce tableau de l’origine et de la position sociale des juristes romains paraissait insuffisant sous maints rapports. Premièrement, il n’était reproduit en­tièrement dans aucun manuel; ensuite — il était limité principalement à la période républicaine, et enfin il s’appuyait sur des sources recueillies fortuitement, sans qu’il fût procédé à des recherches systématiques. Aussi, l’absence d’une étude relative aux personnes des grands jurisconsultes romains — était-elle considérée dans la période de l’entre-deux-guerres comme l’une des plus grandes lacunes des connaissances con­temporaines du droit romain (Mitteis). En 1941, cette tâche ardue fut entreprise par W. Kunkel dans une dissertation sur l’origine et sur la position sociale des juristes romains à l’époque de la république (Festschrift A. Zycha). Peu de temps après, mais indépendamment de Kunkel, ce problème fut traité par F. Schulz dans son History of Roman Legal Science. Cependant Schulz considérait le problème de la personna­lité et de la position sociale des juristes romains comme secondaire, ce qui permit à Kunkel de revenir après la guerre à ses recherches, et ceci d’une façon d’autant plus utile que les recherches de Schulz lui avaient fourni des matériaux pour le contrôle de ses propres conclusions. Ainsi, l’ouvrage de Kunkel, publié en 1952, re­présente en réalité le fruit des études de deux romanistes éminents. Le sujet du livre relève en même temps de l’histoire sociale et de l’histoire du droit. Cela est compré­hensible, si l’on prend en considération le caractère particulier de l’érudition de Kunkel et des problèmes auxquels il s’intéresse, cet écrivain ayant déjà depuis long­temps élargi, sous l’influence de M. Gelzer, le cercle de ces problèmes, en y ajoutant, en dehors des questions juridiques au sens strict, celles concernant l’antiquité, et en premier lieu — l’histoire sociale de l’époque.

L’ouvrage de Kunkel constitue par conséquent le résultat: 1. des traditions mo­destes de l’ancienne étude du droit romain du temps des recherches de Jӧrs, 2. des connaissances et préférences scientifiques particulières de Kunkel, 3. de la confron­tation de ses recherches avec celles de F. Schulz, qui, lui aussi, essaie depuis long­temps de trouver une issue de l’impasse créée par les méthodes traditionnelles de l’étude bourgeoise du droit romain.

Cet ouvrage, il est vrai, est loin d’avancer des thèses progressistes; il fournit néanmoins à la science des matériaux intéressants et importants qui peuvent servir de point de départ à des conclusions futures (pp. 235—239).

IV. La division de l’ouvrage de Kunkel en deux parties, relatives à la républi­que et au principat, est fondée et conforme au but. Par contre, l’exclusion à priori de la période de la monarchie absolue ne paraît pas justifiée.

La systématisation ultérieure de l’ouvrage où les deux parties mentionnées con­tiennent respectivement des conclusions de nature analytique concernant les juristes particuliers, et des conclusions de nature synthétique relatives à l’origine et à la po­sition sociale de l’ensemble des juristes de la période donnée — nous parait également fondée.

Il faut considérer comme nouveauté importante l’exposé détaillé que fait l’auteur des principes méthodiques concernant l’emploi des matériaux épigraphiques, onomasti­ques — jusqu’ici pour la plupart étrangers aux romanistes —, ainsi que des résultats des recherches prosopographiques de l’histoire en général. La réalisation de ces principes a sensiblement augmenté l’ampleur des matériaux de source servant aux recherches de Kunkel, et d’autre part — celle des catalogues de juristes connus jusqu’à présent, et cela malgré que l’auteur eût éliminé du domaine de ses recherches — sans motifs suffisants — les juristes s’occupant uniquement de droit sacré et de droit public laïque.

Les conclusions synthétiques de l’auteur peuvent être ramenées, dans leur essence, au fait qu’à Rome, durant la république et le principat, l’activité en matière de juris­prudence appartient pratiquement, aux représentants des deux ordres le plus haut placés : les sénateurs et les chevaliers. Au Ier siècle av. n. è., ces derniers enlèvent aux sénateurs leur situation prépondérante, et s’en emparent de nouveau à partir de la moitié du IIe siècle de n. è. (pp. 239—254).

V. L’ouvrage de Kunkel diffère sensiblement du type, jusqu’ici dominant, des compositions formalistes et dogmatiques de ce genre. Son sujet et les matériaux employés par l'auteur constituent une nouveauté, de même que les résultats obtenus. Aussi l’ouvrage a-t-il fait écho dans la presse bourgeoise, en provoquant néanmoins des divergences d’appréciation manifestes.

La première partie de l’ouvrage, publiée pendant la dernière guerre, a fait uni­quement l’objet de notes bibliographiques et de mentions dans quelques manuels (français, italien et allemand). D’autre part, après la guerre, Koschaker s’est servi de ses conclusions comme de point de départ pour ses intéressantes recherches com­paratives au sujet de la position sociale et politique de l’ordre des avocats dans les pays de l’Europe occidentale aux époques de la féodalité et du capitalisme.

L’ensemble de l’ouvrage de Kunkel, paru en 1952, a fait l’objet d’examen dans nombre de comptes rendus détaillés (Lévy-Bruhl, van Oven, Grosso, Frezza, de Fran­cisci, Wieacker). Les conclusions de fait, se rapportant surtout à la partie analy­tique de l’ouvrage, sont en général reçues par les critiques avec beaucoup de confiance. Par contre, ses conclusions synthétiques sont considérées par Grosso et de Francisci comme trop hardies parfois. Néanmoins, les deux critiques apprécient hautement l’ouvrage: de Francisci, en particulier, y voit le chemin menant au renouvellement de la science du droit romain, grâce à l’élargissement, à l’instar de Kunkel, de l’ancienne base de source — restreinte et usée —, et grâce à l’étude de l’histoire du droit romain en liaison avec l’histoire sociale. Enfin, Wieacker formule une critique enthousiaste, et n’hésite pas à qualifier l’ouvrage de „faisant époque”.

Cependant, il faut noter aussi des opinions plus réservées et plus critiques. Selon Frezza, l’ouvrage n’apporte rien de nouveau à l’histoire de la jurisprudence républicaine, et d’autre part le résultat négatif d’une tentative aussi sérieuse de renouvellement des méthodes d’investigation, peut être considéré comme une confir­mation indirecte de la valeur des méthodes traditionnelles. Van Oven, enfin, met en doute la nécessité même de poser un problème qui, selon lui, ne représente pas pour un juriste une importance plus considérable, et, partant, ne justifie guère le grand effort qu’a exigé son étude. D’après lui, seul l’effet du travail d’un juriste peut nous intéresser, et non son origine et sa position sociale, surtout à Rome, où l’individua­lité d’un juriste apparaît faiblement (pp. 254—259).

VI. L’application jusqu’à présent dans l’étude du droit romain de la méthode formelle et dogmatique, „purement juridique“, a causé l’aridité de cette science, dite crise du droit romain, dont on entend parler déjà depuis des années. La nouvelle littérature bourgeoise cherche une issue de cette impasse méthodologique dans l’élar­gissement de la base et du domaine des recherches, dans les acquisitions des sciences apparentées, jusqu’ici traitées isolément, dans la mise au point des anciens et nou­veaux thèmes, exposés du point de vue sociologique d’une façon approfondie. Les nouveaux ouvrages de Schulz et de Kunkel constituent précisément l’expression de ces efforts. Le retentissement, en général favorable, qu’ont eu ces ouvrages, témoigne que le grain est tombé sur un sol préparé d’avance, quoique on trouve encore des défenseurs des méthodes de recherche traditionnelles. L’écho de ces efforts, tendant à élargir les thèmes relatifs à l’étude du droit romain, et à renouveler les méthodes investigatrices, se fait entendre non seulement dans les comptes rendus mentionnés des ouvrages de Schulz et de Kunkel, mais aussi, et indépendamment de ces criti­ques, dans les déclarations de principe des romanistes tels que M. Kaser, Lauria F. Wieacker ou L. Wenger (voir les notes 195—199).

La tâche des romanistes du camp socialiste consiste à observer avec attention les transformations apparaissant dans l’étude bourgeoise du droit romain, et à aider — par leur appréciation critique, et par leurs propres travaux exécutés selon les règles de la méthodologie — à l’élargissement et à l’aprofondissement méthodologique des études de droit romain (pp. 259—261).

L’ouvrage mentionné de Kunkel exige, en premier lieu, une pareille appréciation critique. Dans cet ouvrage, l’auteur, malgré ses tentatives consciencieuses n’a pas su, non plus, sortir de l’impasse de l’étude traditionnelle du droit romain. Ses recherches ardues n’ont fait qu’augmenter la quantité des notions, plus ou moins vétustes, sur l’antiquité. Le lecteur se demande avec van Oven : quelle importance faut-il attribuer à la détermination de l’appartenance sociale des juristes romains pour une meilleure compréhension du droit romain, lui-même? Pourquoi l’ouvrage de Kunkel doit-il mon­trer le chemin du renouvellement de la science de ce droit, ainsi que le suggère de Francisci? Pourquoi doit-il être considéré comme „faisant époque“, et comme celui en raison duquel l’histoire de la jurisprudence romaine devra être envisagée „autre­ment et complètement à nouveau“, ainsi que le veut F. Wieacker?

Ces questions doivent demeurer sans réponse aussi longtemps que les matériaux recueillis et présentés par Kunkel ne seront pas examinés suivant la méthode du ma­térialisme historique (pp. 261—262).

Le livre de Kunkel révèle et documente d’une façon certaine le caractère de classe de la jurisprudence romaine. Ses résultats dépassent même, sous ce rapport, ce que nous avions pu imaginer. La littérature marxiste relative au droit romain formu­lait jusqu’à présent uniquement des opinions générales au sujet du lien existant entre les juristes et la classe dominante à Rome, des propriétaires d’esclaves. Or, à la lumière des recherches de Kunkel, il devient évident que les juristes romains étaient presque exclusivement liés avec les sommets de cette classe — les sénateurs et les chevaliers. Les exceptions à cette règle sont rares et ne jouent pratiquement aucun rôle. Qui plus est, même dans les limites de ces couches les plus élevées de l’aristo­cratie romaine, les juristes étaient proches des milieux sociaux les plus conservateurs, et souvent les plus influents au point de vue politique. Ainsi, à l’époque républicaine, jusqu’à la limite des IIe et Ier siècles av. n. è., l’activité juridique et la jurisprudence constituaient un monopole de fait entre les mains des principes civitatis, ainsi appe­lés, auxquels appartenaient les représentants de plusieurs familles les plus aristo­cratiques, gouvernant l’État. Pendant le principat, deux phénomènes, constatés par Kunkel, sont frappants au point de vue social. Premièrement, le fait qu’après que l’ordre des sénateurs acquière de nouveau la prépondérance, les juristes, à l’époque des dynasties julienne et claudienne, se recrutent pour la plupart dans les vieilles familles sénatoriennes, provenant encore des temps de la république, et par consé­quent, sans nul doute, plus conservatrices. Le deuxième phénomène est non moins caractéristique. L’infiltration, notamment, des éléments d’origine extra-italique se manifeste dans le domaine de la jurisprudence appartenant aux sénateurs et aux chevaliers beaucoup plus tard que dans les ordres mêmes des sénateurs et des che­valiers en général. Voilà donc un nouveau trait conservateur relatif à la base de re­crutement du corps des juristes. Enfin, le lien étroit unissant ceux-ci avec le repré­sentant suprême de la classe romaine dominante — le princeps, est caractéristique, au point de vue politique, de la période des premiers temps de l’empire. La jurispru­dence romaine de l’époque du principat est — en ce qui la concerne — une „alliée volontaire de l’empire“ (de Visscher), tandis que l’empire la traite d’instrument ser­vant à gouverner. Le lien spécial rattachant la jurisprudence romaine à la classe dirigeante est par conséquent évident, aussi a-t-il été nettement aperçu, même par un savant bourgeois (de Francisci, voir la note 235).

Les ordres privilégiés des sénateurs et des chevaliers bénéficiaient d’une supériorité marquée par rapport au reste de la population libre de l’Etat romain, et cela à tous les points de vue — politique, économique et social. Il est vrai, qu’en ce qui concerne leurs relations internes, ces deux corps se trouvaient, surtout sous la république, à l’état de rivalité constante résultant de leurs aspirations au pouvoir politique et aux profits matériels; toutefois, en face d’un danger extérieur de nature sociale, p. ex. pendant la révolte des esclaves, ils revenaient au langage commun et à l’unité d’action (Machkine).

Une notion sur le potentiel économique des personnes appartenant à ces ordres nous est fournie par le montant du cens, qui sous Auguste était de 1000000 de sester­ces pour les sénateurs et de 400000 pour les chevaliers. Ainsi, les juristes appar­tenant à ces milieux étaient des gens très aisés, et en tout cas libres de soucis matériels quotidiens, et possédaient probablement des dizaines et des centaines d’esclaves. Cette constatation présente sous son vrai jour le principe romain connu de la gratuité des services juridiques, en tout cas de ceux que l’on considérait comme services d’un rang plus élevé, c.-à-d. des opinions des jurisconsultes (responsa pru­dentium). Or, il n’est pas difficile de deviner quelle était la fonction sociale de ce principe. Ce principe ne manquait pas, en effet, de créer à l’extérieur des apparences de noble désintéressement au service du peuple, tandis qu’en réalité il constituait un obstacle à l’exercice des fonctions de juriste par les personnes ne possédant pas de fortune, et par cela même — fournissait une garantie du maintien de ces fonctions, exclusivement entre les mains de l’aristocratie. Le principe de gratuité dans les services publics à Rome, jouait aussi le même rôle. Ce principe, en ce qui concerne les fonctions juridiques, tout en protégeant les intérêts généraux de l’aristo­cratie romaine, ne comportait pas toujours des sacrifices de la part des individus qui l’appliquaient. En effet, l’activité juridique constituait souvent un titre à l’avan­cement politique, et par là même à des avantages de nature économique. Ce qui importe, c’est que ces avantages étaient indirects, représentant une valeur uniquement pour celui qui pouvait attendre. Or, seuls pouvaient attendre ceux qui étaient exempts des soucis matérieles immédiats (pp. 265—269).

Dans ces conditions s’était formé, dans un laps de temps relativement court, ce groupement de juristes remarquables, sans pareil dans l’histoire. Il faut supposer que ces conditions ont influé non seulement sur le nombre des juristes romains, mais aussi sur le genre de leur production, les méthodes et la teneur de leurs travaux.

Les méthodes de travail des grands jurisconsultes romains ont plus d’une fois attiré l’attention des auteurs; cependant, les anciens romanistes n’avaient même pas tentée de les éclaircir, et d’autre part Kunkel, lui-même ne les rattache pas d’une façon assez nette et décidée à la généalogie sociale, qu’il établit, de la juris­prudence romaine. En ce qui concerne les traits caractéristiques du travail des juristes romains, — c’est, en premier lieu, leur attitude affirmative et sans réserve à l’égard de la réalité qui les entoure. Les fondements du régime économique et social de leur temps (tels que la propriété privée, l’esclavage ou l’autorité paternelle), leur paraissent aussi naturels et indispensables que „le lever et le coucher du soleil“ (Biondi). Cela a trait également aux normes juridiques protégeant les assises des institutions; les juristes les acceptent sans un mot d’éloge, de motivation ou de blâme (Perozzi, Schulz). Les premières manifestations d’une attitude critique à l’égard du régime juridique existant datent seulement à partir du IIe siècle de n. é., et vien­nent moins des grands classiques que des modestes maîtres de droit — tels que p. ex. Gaius —, qui se voient obligés d’élucider à leur élèves tel ou autre principe (Schulz).

Ce positivisme à outrance des juristes romains embrasse non seulement l’état de choses contemporain, mais s’étend aussi, dans une large mesure, au passé, De là vient le caractère traditionnaliste et conservateur de leurs travaux, l’imitation des modèles de leurs prédécesseurs, le culte opiniâtre du passé — même au prix de l’em­preinte artificielle et de la confusion apportée au système juridique existant (voir les textes cités aux notes 269 et 271).

Tout cela devient clair et compréhensible, si l’on se rend compte que les juristes romains étaient membres et représentants de cette classe sociale précisément, dont la volonté avait crée les droits ancien et contemporain, et qui était intéressée au plus haut degré au maintien sans changement des fondements traditionnels du régime, s’appuyant sur la propriété privée et l’esclavage.

Un autre trait encore des juristes romains, c’est leur aptitude à isoler et à ana­lyser un côté seulement des phénomènes sujets à l’examen. En dehors de leurs regards demeurent les domaines avoisinants des phénomènes „non juridiques“, notamment — les coutumes, les rapports sociaux, économiques et politiques. Dans l’orbe du droit même, ils omettent, de règle, le droit sacré et le droit public laïque, et enfin, dans les limites du droit privé, lui-même, ils n’attachent guère d’importance aux règles particulières et aux droits locaux des pérégrins, et gardent un silence complet au sujet des droits étrangers (Schulz). Etant données des vues aussi restreintes, leur style de travail devient purement „juridique“: ils se servent des notions et principes juridique comme de valeurs qui leur viendraient d’en haut, et émettent des opinions et des décisions sans tenir compte des motifs de nature économique ou sociale. Comme fruit de cette méthode, on voit apparaître des oeuvres classiques, témoignant du niveau élevé des capacités intellectuelles de leurs auteurs, mais c’est une culture d’élite, dépassant de beaucoup le niveau culturel de l’ensemble de la population et des juristes-praticiens ordinaires, surtout de ceux de province.

Enfin, la dernière particularité de la méthode des grands jurisconsultes romains — c’est leur fameux esprit casuiste. Fournir des opinions juridiques dans des cas individuels — constitue leur principale occupation pratique, tandis que les recueils de ces cas représentent pour eux le genre de production littéraire préféré. Par contre, ils témoignent d’une grande réserve en ce qui concerne tout genre d’abstraction, p. ex. quant à la création de définitions et de principes généraux, pouvant les lier pour l’avenir.

Il n’est pas difficile de remarquer, combien cette méthode — de solutions indi­viduelles non motivées, peu compréhensibles au public et ne liants point pour l’avenir —, appliquée par les représentants aristocratiques de la classe romaine dominante, est commode, et comment elle permet, d’une manière efficace et en même temps élastique, de réaliser et de préserver les intérêts mobiles de classe. Aussi, tous les grands jurisconsultes romains sont-ils fidèles à cette méthode traditionelle de travail; elle est adoptée également par les nouveaux engagés dans les rangs de la jurisprudence — nouveaux, ou bien en raison de leur origine sociale (les chevaliers), ou bien en raison de leur provenance territoriale (les juristes de province).

Les juristes romains n’avaient pas l’usage d’établir d’une façon consciente, les principes concernant les méthodes de leur travail; ils ne délibéraient pas non plus sur ces principes, en les appliquant inconsciemment et par instinct (von Lübtow). Cependant, il est difficile de ne pas remarquer que cet instinct les menait précisément à choisir de telles méthodes de travail. qui assuraient le maximum de protection aux intérêts de leur classe sociale (pp. 269—273).

La dernière, et la plus importante réflexion en marge de l’ouvrage de Kunkel, est la question de savoir, si la haute position sociale et économique des juristes romains a influé sur leurs conceptions, et par conséquent sur la teneur de leurs solutions, oui ont eu une telle importance pour le développement du droit romain.

Dans l’ancienne littérature bourgeoise du droit romain, les personnes et l'activité des juristes romains étaient souvent représentées d’une façon idéaliste outrée. Cela peut surtout être observé dans les travaux d’après-guerre de Blondi et de Riccobono, suivant lesquels les juristes romains auraient, soi-disant, exprimé les sentiments et l’intérêt social du peuple romain tout entier, et auraient eu le culte de la justice.

Cependant, il faut reconnaître aussi, qu’il y a déjà assez longtemps (p. ex. chez Jӧrs, Krüger et Berger) qu’on peut observer des indices de conceptions plus réalistes de l’activité des juristes romains. C’est ainsi qu’on doit comprendre l'énonciation de L. Mitteis, qui dans son dernier ouvrage, publié peu de temps avant sa mort, a indiqué l’opposition existant entre la forme magnifique et la teneur egoïste et amorale du droit romain. Cette déclaration, toutefois, a été vouée à l’oubli, et c’est seulement après trente ans qu’elle fut rappelée par Steinwenter comme antidote contre l’enthousiasme hyperidéaliste de Biondi (voir note 304 ss.). Bientôt après, l’atten­tion des romanistes fut attirée sur les profondes divergences existant à Rome entre l’idéologie de la classe victorieuse et les conceptions juridiques des couches sociales vaincues et opprimées (Łapicki — Studi Arangio-Ruiz). Or, les recherches de Kunkel ont démontré que les conceptions des jurisconsultes romains étaient nées et s’étaient formées — non dans les couches inférieures, mais sur les sommets, les plus élevés, de la hiérarchie sociale romaine.

Ainsi, le problème de la teneur sociale du droit romain est apparu d’une façon très nette, même à la lumière de la littérature bourgeoise. L’étude marxiste du droit romain a reconnu évidemment, dès le début, toute l’importance de ce problème, néanmoins la mise au point de celui-ci n’a été qu’ébauché. Une tâche lui incombe à présent — celle d’élucider, en appliquant la méthode du matérialisme historique, les institutions-clés du droit romain. Cette tâche n’est pas aisée, vu que les conditions sociales et économiques de l’antiquité ne sont pas suffisamment connues, et d’autre part les recherches sur l’esprit et les idées des groupes particuliers de la société romaine sont à leur début. Lors de l’appréciation de la teneur sociale des règles ou prescriptions juridiques, il importe de tenir compte de la spécifité des conditions sociales romaines, où à coté de la lutte de classe principale, entre les propriétaires d’esclaves et les esclaves, des luttes sérieuses avaient lieu au sein même de la classe des propriétaires. Cela rendait aussi difficile le rôle des juristes romains qui, en tant que représentants de la classe romaine dominante, étaient disposés en principe à défendre et à préserver les intérêts de cette classe, prise dans son ensemble, alors que ces intérêts n’étaient ni immuables, ni uniformes à l’intérieur des groupes particuliers de celle-ci.

L’ouvrage de Kunkel, précisant d’une façon exacte l’appartenance sociale des juristes romains, fournit des matériaux nouveaux pour les recherches concernant l’aspect social de leur activité, et donne par conséquent une nouvelle impulsion aux travaux de ce genre. Ces travaux devront démontrer, si les juristes romains étaient uniquement les esclaves des intérêts de leur classe, ou bien s’ils étaient capables de regarder parfois au delà de leurs propres intérêts — vers l’avenir, et de se décider à une activité progressiste.

https://doi.org/10.14746/cph.1955.1.10
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