Abstract
Le régime féodal de la République de Pologne — qui, à partir du début du XVIIe siècle, était sujet à la crise, à la régression de l’économie fondée sur la réserve seigneuriale et le servage, et aux antagonismes sociaux toujours grandissants — posait aux conceptions de l’époque, relatives aux institutions politiques et au droit le problème ardu de la défense du système existant: cette défense, tout en justifiant l’état de choses dans le pays, devait démasquer les abus des seigneurs, adoucir la lutte de classe, et par cela même — éloigner le danger de révolution sociale. Les idées politiques et juridiques de Krzysztof Opaliński, palatin de Poznań (1610—1656), exposées dans ses „Satires“, se rattachent étroitement à ce courant général, dont le but était de sauver la féodalité déclinante. — Magnat de la Grande-Pologne, éduqué dans les écoles de l’Europe occidentale, — il voit que la lutte de la paysannerie peut abolir la domination des seigneurs, et exige, par conséquent, l’allégement du sort des paysans, et la suppression des formes les plus criantes d’exploitation, dont ils font l’objet. Ses études faites à Louvain sous la direction de Puteanus et de Ver-nulaeus, ses relations avec la France, tendent alors à l’absolutisme, enfin la grande lutte nationale de la paysannerie d’Ukraine, du Podhale et de la Grande-Pologne pour la libération, — lui indiquent la voie de l’absolutisme et le convainquent qu’un Etat fort, centralisé et militarisé garantit le mieux contre toute révolution sociale.
Il soumet, par conséquent, à une critique sévère le parlementarisme polonais et son produit dégénéré, le liberum veto; il réclame la réorganisation de l’armée, du trésor, de la justice, de l’instruction; il se déclare contre l’élection libre et exige le renforcement du pouvoir royal. Le fonctionnement régulier de l’appareil de l’Etat qu’il préconisait, devait servir de frein contre toute tentative visant à ébranler le système des abus du régime féodal. Cependant, malgré ses intentions tendant à consolider l’ordre féodal, Opaliński avance nombre de conceptions hardies et progressistes, qui diffèrent avantageusement des idées p. ex. de Skarga et de Starowolski. Si ceux-ci, en luttant pour l'absolutum dominium, estimaient que le roi devait s’appuyer sur les magnats, surtout ecclésiastiques, et que seule une amélioration insignifiante de la condition des paysans pouvait être envisagée; s’ils ignoraient en même temps le rôle des villes, et voulaient que la souveraineté de l'Etat fût diminuée au profit de Rome et du clergé polonais, — Opaliński, lui, a su éviter en grande partie de pareilles idées. Il a compris surtout la nécessité de relever les villes. L’égoïsme et les restrictions sociales, sur lesquelles était fondée cette idée, ne sont pas en état d’effacer son actualité et son caractère progressiste. Contrairement à l’opinion courante, l’absolutisme d’Opaliński n’appartenait point au type „hispano-habsbourgeois“, malgré les principes d’intolérance qu’il proclamait. Tout au contraire, en critiquant sévèrement le clergé —- il affranchissait les classes de la société de l’influence dominante des jésuites, et en freinant le progrès de l’anarchisme féodal — il procurait aux villes des perspectives de développement, et aux paysans celles d’amélioration de leur sort. L’absolutisme, tel que le concevait Opaliński, représentait une forme d’Etat féodal pouvant être admise, et créant un terrain propice au développement en Pologne du régime capitaliste précoce.
L’activité politique d’Opaliński n’égale point, quant à sa valeur, ses satires. Cependant l’ancienne historiographie avait tort de voir dans le palatin de Poznań uniquement le traître de Ujście. En effet, la vie d’Opaliński témoigne d’une série d’initiatives courageuses et intéressantes, qui sont souvent conformes au programme des réformes, exposé dans les satires. Un intérêt particulier doit être attribué: à la lutte d’Opaliński pour la suppression des tortures dans les „procès de sorcières“, à ses lettres et à ses discours condamnant la politique royale vis-à-vis de l’Est et du Midi, à son refus de participer à l’expédition contre les Cosaques en 1651, et enfin à sa lutte pour reprendre des mains des jésuites l’instruction et pour fonder une école propre à Sieraków. Ses contacts étroits avec les représentants des frères tchèques et les ariens polonais témoigneraient du fait qu’il avait emprunté un autre chemin, que celui de Skarga et de Starowolski, pour la modification des institutions. Les faits ainsi dégagés permettent d’abolir la thèse de la contradiction existant entre les paroles et les actes du palatin de Poznań, et de son inconséquence. Reste la question de la félonie d’Opaliński à Ujście en 1655. Nous l’expliquons par une position stratégique difficile, par l’atmosphère de l’époque et du milieu, en ne déchargeant, évidemment, pas Opaliński de la responsabilité des suites de son acte dans la guerre avec la Suède.
Ujście a démontré que Krzysztof Opaliński était rien moins que patriote, que pour servir ses propres intérêts égoïstes, il était capable de sacrifier l'interêt de l’Etat. Ujście a découvert — à juger d’après l’exemple d’Opaliński — la vraie face et la vraie politique des grands seigneurs polonais. Néanmoins, la félonie de 1655 ne doit pas nous voiler les qualités et les mérites d’Opaliński. Et surtout, elle ne peut aucunement diminuer la valeur générale de ses satires. En observateur perspicace et en homme politique prévoyant, il apercevait les tristes conséquences d’un gouvernement d’oligarchie, d’anarchie féodale, d'oppression inouïe des paysans et des bourgeois, d’anachronismes dans les institutions politiques, juridiques et culturelles, — et il a choisi, en principe, le juste chemin des réformes. Malgré que le motif principal de son programme soit le désir de sortir du marasme du XVIIe siècle pour jouir tranquillement des privilèges, — néanmoins par son sens de la réalité et les perspectives qui en résultent pour la société, ce programme surpasse les autres programmes contemporains des seigneurs polonais, et témoigne du progrès général de ses idées.
En puisant des sources de la Renaissance, le programme du palatin de Poznań signale de nouveaux courants dans le domaine des institutions politiques et du droit; il constitue une des premières étapes nous menant aux réformes de la moitié du XVIIIe siècle. Le fait de voir dans Opaliński non seulement un artiste, mais aussi un penseur et un réformateur, de dégager de ses conceptions ce qu’elles contenaient de précieux, ce qui servait à demasquer l’oppression et l’anarchie, et procurait des arguments pour la libération de la société des conditions de la féodalité décadente, — nous permet de la ranger au nombre des écrivains politiques de la Grande-Pologne, tels que J. Ostroróg, J. Łaski, F. Poklatecki, S. Garczyński et S. Leszczyński.
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